Les petites ombres.
Vivre à Tananarive, c'est vivre au milieu d'une foule de petites ombres fluettes qui s'agrippent à vous, vous tourne autour et vous demande la même chose indéfiniment où que vous vous trouviez. En sortant de voiture, dans les embouteillages, devant le restaurant où vous vous rendez, apprêtée et parfumée. Voilà la petite ombre. J'ai pris le temps d'observer un peu, de parler avec des femmes sensibles, qui vivent ici depuis longtemps et surtout de voir la plupart des réactions que suscite les enfants des rues. Des enfants invisibles pour beaucoup, des nuées de petits corps amaigris que l'on ne voient peut être plus au bout d'un moment. Des petites choses qui ne sont même plus des enfants, juste des nuisibles dans les nuits festives des riches expatriés. J'en vois dormants sur le bord de la route dans le tunnel d'Ambanidia, j'en vois le long des grilles du parc qui mène à Analakely, j'en vois adossés au 4/4 qui m'attends, j'en vois au marché. Ceux du marché ne mendient pas, ils demandent de porter mes courses. On me dit de ne pas donner de mauvaises habitudes, de ne pas cautionner la mendicité et puis j'entends doucement cette femme qui me dit "laisse le porter" avec des yeux plein d'amour et je vois le petit train d'enfants derrière elle qui chemine à bon pas entre les étals des marchants. Chacun avec un petit sac de légumes ou de fruits. Alors je dis oui à la petite ombre et je lui confie mes courses. L'enfant me suit, aussi petit que ma fille, certainement plus vieux, le visage gris, impassible de tant de souffrance. Je pense aux miens, aux visages roses, aux mains lisses et aux pieds crèmés. Je le regarde et lui demande si ça va, puis ma question me retombe dans la tête comme un coup de massue. Il à les pieds croutés, les orteils en sang. Il m'accompagne jusqu'à la voiture et je lui donne un petit billet qu'il froisse dans son poing. Une autre femme me conseille d'avoir toujours dans la boite à gants des petits paquets de biscuits individuel à distribuer et à ouvrir devant l'enfant. Pour qu'il ne puisse pas aller revendre le biscuit. Ces deux femmes sont nées ici et m'apportent beaucoup en peu de mots face aux discours blasés plein de méfiance et de jugements que j'entends depuis 1 mois. Vivre avec les petites ombres et ne pas en devenir une.
Commentaires sur Les petites ombres.
- j'ai les mêmes petites ombres qui me suivent, me précèdent partt dès que je sors. ici aussi ils dorment ici et là....et chaque piécette est rapportée au marabout richissime de cette mendicité qu'il oblige. chaque bout de pain ou gâteau donné finit en pugilat ou le plus petit ne sors jamais gagnant même si c'est à lui que tu donnes quelque chose à manger.

on ne s'habitue jamais.....ou alors juste quand on a oublié qu'on avait un coeur. - Silo, pas de marabout ici mais les parents qui attendent plus loin. j'ouvre le biscuit et je demande de le manger, j'attends un peu. en général je reçois un très large sourire. les enfants sont souvent seuls et les autres se tiennent à l'écart quand un des leurs suit quelqu'un. pas de bataille pour le gâteau sec.

Je pense vraiment que Madagascar ne peut pas être comparé au reste de l'Afrique. la même misère mais une façon spécifique de la vivre. - Je ne pourrais pas. Cela peut paraître lâche mais je crois que cela serait au dessus de mes forces. Je ne pourrais pas les ignorer, ces petites ombres. Pauvre petites choses. Fermer les yeux.Non. Avoir des cartons de biscuits dans mon coffre. Oui.

Et puis merci d'avoir la force de nous expliquer "ce monde". De nous le faire partager. - Extremement difficile pour nous, Occidentales, de savoir "gérer" nos émotions, nos réactions devant ces petites vies "fantômes" comme tu les appelles si bien... Par quels yeux voir cela ? Avec quels yeux les regarder ?

Nous avons de + toutes une sensibilité différente, une histoire différente, un rapport aux enfants, à leur fragilité, différent.
Voir cette petite silhouette sur le bord de la route me donne les larmes aux yeux.
Alors la croiser, pour de vrai.... et toutes les autres
Même si je sais que c'est certainement la dernière chose à faire, la dernière chose dont elle a besoin... - C'est beau de s'interesser a ces petits êtres qui sont souvent livrés a eux mêmes, je connais ça aussi lorsque je vais de temps en temps au Maroc, ce sont souvent les parents qui envoient les enfants mendier, très bonne l'idée de biscuits car au moins tu sais qu'ils en profitent....

vous vivez des moments a la fois dur mais formidable humainement....bravo - Comme c'est triste et il y a encore tant d'enfants dans la misère sans que l'on en ait vraiment conscience...Ton témoignage est très touchant.

C'est la première fois je pense que je te laisse un message et pourtant je viens régulièrement te lire . Je t'ai découverte par le biais de la diva divague, mon amie Pascale, qui t'as ajouté à ses favoris, et, comme elle j'apprécie ton univers et ta sensibilité.
Bonne continuation et merci pour ces partages pleins d'émotion. - Gilinotte: En tant qu'étrangère, ce n'est pas ma place de penser que je vais changer les choses ou que j'ai un devoir obligatoire. A chaque peuple sa prise en main. Oui ma conscience me dicte d'agir, comme elle le ferait partout dans le monde.

Aujourd'hui vivre en France demande aussi de plus en plus d'effort, y vivre, c'est agir? - Ombres et Lumièresmerci pour votre témoignage... les Malagasy sont des gens silencieux devant leur souffrance.. et souvent on parle et on décide trop à notre place... mais votre témoignage est sincere, humain, et raisonnable.. vous réagissez avec le coeur et la raison, sans juger : peut-etre la vraie définition de l'humanisme qui est une valeur universelle !

- Tendre la main à un enfantArrivée à Antananarivo il y a 13 ans, j'ai moi aussi été profondément touchée par la pauvreté des enfants de cette ville.

C'est pour cette raison que j'ai crée une chaîne de solidarité pour leur venir en aide
www.enfants-de-la-rue.com !!
Tous les 1er mardi du mois, à la mairie du 1er arrondissement nous sommes là de 8h à 11h30, nous distribuons aux parents et aux tuteurs de 355 enfants de l'argent; afin que ces enfants soient assit sur les bancs de l'école et non plus mendiants dans la rue. Viens donc nous rejoindre madame chocolat,tu es la bienvenue, ça te mettra du baume au coeur :0) - je n'avais pas lu ce billet, qui me touche profondément. Là, sur la Côte d'Azur avec les yachts qui se pavannent et les bagnoles rutilantes, les vieilles arborant leur dernier lifting et couvertes de bijoux, j'ai la nausée de ce monde à double vitesse...

J'ai croisé des petites ombres lors d'un voyage au Pérou, j'ai leur regard à jamais gravé dans ma mémoire.
















Bonne chance sur ce chemin